Nucléaire : l’avenir se décide maintenant…
Par EricJ le jeudi 16 décembre 2010, 18:00 - Tout est à faire - Lien permanent
Comment savoir si les «vingteurs» et les chaînes d’infos en continu l’ont traité ou même l’ont seulement évoqué au détour d’une brève ? Comment le savoir puisqu’on n’a plus envie de les suivre ?
La presse écrite c’est un peu pareil il faut bien le dire. On veut bien cependant faire l’effort de la lire parce qu’elle laisse encore la possibilité de la lecture à son rythme, condition nécessaire d’un regard analytique et critique d’une «actu» trop souvent marquetée et servie comme de l’information.
Il y a une semaine un exemplaire de La Tribune, quotidien économique bien connu, attire l’attention. C’est Cantona qui fait là Une : va t-il «faire sauter la banque ?» titre le journal. La réponse, maintenant, nous la connaissons : ils ont eu peur, un peu, pas trop, et tout laisse à penser que l’effet fut proche de zéro. La prochaine fois, peut-être, il en sera autrement.
On tourne les pages et puis on s’arrête. Page 14, Besson fait le titre. Lui consacrer cinq minutes de notre précieux temps de lecture c’est aussi l’occasion de mettre la main sur un énième coup fourré de l’ex. élu PS de la Drôme et nucléocrate décomplexé.
Occasion aussi, peut-être, de faire le point sur un sujet sur lequel on ne s’est pas véritablement penché depuis 2005. Un sujet qui engage lourdement l’avenir alors qu’il ne trouve plus de réelles contradictions depuis que le réseau «Sortir du nucléaire» - comme Attac en 2006 avant les Présidentielles - a été totalement désorganisé de l’intérieur par des forces obscures.
On se lance, on ne sera pas déçu
«Éric Besson rend un jugement de Salomon sur Eurodif - Le ministre de l'Énergie règle le litige concernant l'usine du Tricastin, en renvoyant dos à dos EDF et Areva.» titrait La Tribune du 6 décembre dernier.
Cet article nous raconte les modalités d’un «véritable arbitrage» que ce sinistre ministre aurait fait subir aux deux industriels. Une décision tambour battant dont M. Besson a le secret depuis qu’il a viré de bord et qu’il se sent obligé de donner des gages à son maître et recruteur, N.S. Recruteur, pas employeur. Son employeur, malheureusement, c’est nous. Il venait en effet tout juste de prendre ses nouvelles fonctions avec l’ambition renouvelée de marquer son passage dans ce ministère taillé pour l’occasion.
Le contentieux entre Areva et EDF qu’on nous présente ici, même s’il a son importance et ses conséquences, au final nous importe peu. En revanche, l’article offre une bonne occasion de se mettre à jour sur bien plus important qu’un simple différend qui, de toute manière, était condamné à être réglé.
La politique nucléaire de la France, en effet, cherche à donner un souffle nouveau à une industrie qu’on sait en difficulté comme peuvent le montrer les déboires que rencontrent Areva en Finlande (construction du premier prototype de l’EPR) et la grande difficulté à convaincre de nouveaux pays de se porter acquéreur d'un EPR finalement couteux et déjà vieillot et ce, face à une concurrence notamment Russe et Iranienne de plus en plus agressive.
En outre, le projet de devenir le pôle d’excellence mondial en la matière bat de l’aile avec la forte envie du partenaire allemand Siemens de quitter le navire du consortium Areva-Siemens tant qu’il en est encore temps. Areva rêve d’un avenir radieux. À priori, ce ne sera pas sous l'ère Anne Lauvergeon que cela se produira et rien ne garantit que ce jour advienne jamais. En attendant et bien que cela pose des problèmes de déontologie, l'Etat confierait volontiers les clefs de la boutique à Alexandre Begougne de Juniac actuel directeur de cabinet de la ministre de l'économie, Christine Lagarde. Il a tout pour lui. Bellâtre natif de Neuilly sur Seine, Polytechnicien comme il se doit, il est aussi Enarque de la promotion Michel de Montaigne à l'instar de Denis Olivennes et Nicolas Baverez ce qui ne peut pas gâter son CV.
Eurodif ?
Non, pas la chaîne de
magasins de vêtements et d’accessoires vestimentaires et de maison (cf. le logo
ci-contre) mais European Gaseous Diffusion Uranium Enrichissement
Consortium[1], un consortium créé pour commercialiser l'uranium
enrichi auprès des exploitants de centrales nucléaires, dont EDF et quelques
autres à travers le monde.
On apprend dans cet article que l’arrêt de l’usine George Besse prévue pour cette fin d’année 2010, est remise à 2012 date à laquelle a été programmée «l’entrée en service de la nouvelle installation Georges Besse II». Coût ? 3 milliards d'euros... au moins !. Implantées sur le même site nucléaire du Tricastin à Pierrelatte, dans la Drôme de l'ex député Besson, ce qui les différencie c'est le procédé d'enrichissement qui permet de dire que la plus récente est compatible avec des exigences de développement durable.
L'usine George Besse est utilisée par Eurodif, société détenue à 59,7% par AREVA et 40,3% par des partenaires étrangers. Quant à l'usine George Besse II, son exploitation revient à la SET (Société d'enrichissement du Tricastin), là aussi détenue majoritairement par AREVA.
Les minerais que les usines se chargent d'enrichir proviennent notamment de ce Niger où sont encore pris en otage des ressortissants français. Prise d’otage qui, soit dit en passant, vient contredire à sa façon les affirmations éhontées selon lesquelles le nucléaire contribue à l’indépendance énergétique de la France. On a même entendu l'ancien député colporter - comme tant d’autres d’ailleurs - qu’il existe 60 ans et même 80 ans de réserve d’uranium. Pourquoi pas 1 ou 2 siècles ?
Qu’on en apporte seulement la preuve car on est en droit d’en douter. On peut, pour commencer, se référer pour cela à la désinformation que l’on subit depuis toujours dès qu’il s’agit de pétrole en particulier et de sources d'énergie en général. Pour quelle raison en serait-il autrement pour l'uranium ? Qu’on commence par préciser de quel uranium on parle et qu’on ne manque pas de nous dire où se trouve cette réserve.
L’uranium est composé principalement de deux atomes très semblables appelés isotopes : l’uranium 238 (99,3 %) et l’uranium 235 (0,7 %).
Peu abondant dans l’uranium naturel, l’U235 est le seul à libérer de l’énergie par fission, notamment dans les réacteurs nucléaires à eau légère. Pour assurer leur bon fonctionnement, il faut disposer d’uranium dont la proportion d’uranium 235 se situe entre 3 % et 5 %. Il est donc nécessaire d’enrichir l’uranium, c’est-à-dire de faire passer la proportion d’U235 de 0,7 % à 3 à 5%. Source : Areva
Ce qu'il faut comprendre en lisant l'explication ci-dessus trouvée en l'occurrence sur le site d'Areva c'est qu'il y a beaucoup d'uranium 238 à trouver dans les gisements et très peu d'uranium 235. Mais c'est ce dernier qui est le moins couteux à enrichir pour qu'il soit adapté à une exploitation dans nos centrales. Que l'on nous démontre qu'il reste 60 ou même 80 ans de réserve en uranium 238 ne serait pas étonnant. Il serait en revanche bien étonnant qu'il y en ait autant d'uranium 235. S'il y a supercherie dans les déclarations, c'est sur ce point au moins qu'il faut s'attendre à la trouver. Dans quel intérêt on travestirait la réalité des quantités ? Pour aller au plus simple disons qu'en exploitant les gisements comme ceux d'Arlit au Niger, Areva contrôle les données d'extraction de minerais qui ont un impact sur les prix.[2]
Enrichir de l’uranium n’est pas une opération banale, Eurodif non plus, loin de là. Quant à l'usine George Besse qui fournit Eurodif en uranium enrichi, elle se distingue de toutes les autres sans exception pour une seule et unique raison. En effet, pour fonctionner, elle nécessite à elle seule la puissance électrique de deux des quatre réacteurs de la centrale de Tricastin, deux fois 900 mégawatts ! Une paille.
Et puis rappelez-vous, l’été 2008. Qui ne connaît pas désormais cette centrale de toutes les anomalies, de tous les incidents et de toutes les pollutions étrangement de niveau 1 (le moindre danger) ?
«Georges Besse» est aussi le nom du fondateur de l'usine, mieux connu comme patron de Renault qu’il fut à partir de 1985 avant d’être étrangement assassiné le 17 novembre 1986. Une affaire qui par certains aspects, en évoque une autre plus récente et dont on entend beaucoup parler ces jours-ci à savoir, l’affaire Karachi. Deux points communs au moins : la décision prise au plus haut niveau de l’état de ne pas honorer un engagement - ici envers l’Iran, là envers le Pakistan - ayant eu pour conséquence la mort violente et programmée de ressortissants français. (Cf. La guerre de Dominique Lorentz - 1997).
Mais dans cette petite rubrique «Nucléaire» de la deuxième moitié de la page 14 de La Tribune du 6 décembre dernier, ce n’est pas tellement cet article qui aura vraiment retenu l’attention. Un encart assez discret semble vouloir passer une info en catimini qui pourtant aurait du faire les plus gros titres.
In extenso
On y apprend en effet ce qui, il faut le craindre, va faire office de précédent historique dans la poursuite d’un grand destin pour le nucléaire hexagonal dopé aux bonnes intentions écolos : le nucléaire serait propre, vert et bientôt bio parce que ça n'émettrait pas de CO2.
Ce destin passe par cette stratégie d'allongement du temps d'exploitation des réacteurs en fin de vie imposant de fait une jonction entre la génération des réacteurs actuellement en activité et celle que l’on appelle abusivement la génération III ou III+ pour des raisons marketing (ex. EPR) ou même la quatrième génération qui pourraient entrer en service autour de 2030 si la recherche parvient à opérer la rupture technologique qu'elle suppose. Quant à la fusion (ITER), ce n’est même pas la peine d’en parler. L'horizon pour voir les premiers résultats du laboratoire ITER s'envisage autour de 2060. D’ici là, nous serons peut-être déjà tous morts.
Citons l'article intégralement pour une fois, le sujet le mérite :
«EDF autorisé à faire tourner l'une de ses centrales dix ans de plus» [3]
«EDF peut se frotter les mains. L’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) a autorisé pour la première fois un réacteur français à fonctionner au-delà de ses trente années de service.
Il s’agit du réacteur numéro 1 du Tricastin. La centrale, exploitée par EDF, possède quatre réacteurs de 900 mégawatts chacun. La décision a été prise à l’issue de la troisième visite décennale du réacteur. C’est une excellente nouvelle pour EDF, qui exploite 33 autres réacteurs, âgés de 27 à 28 ans.
L’électricien estime à 400 millions d’euros l’investissement nécessaire pour la prolongation d’un réacteur, qui lui assure dix années supplémentaires d’électricité à faible prix de revient. Il reste en revanche très discret sur l’important gain que cela représente : en comparaison, la construction d’un EPR comme celui de Flamanville (Manche) représente un investissement de 5 milliards d’euros. Au cours du premier semestre 2011.
L’ASN devrait rendre son avis concernant une autre centrale, celle de Fessenheim1 (haut-Rhin), en service depuis 1979. L’an prochain, ce sont au total dix réacteurs supplémentaires d’EDF qui devraient faire l’objet d’une visite décennale, à Gravelines (Nord), et Dampierre (Loiret) notamment.
EDF espère même étendre la durée de vie des réacteurs à 60 ans, à l’instar de certaines installations américaines. Le groupe dispose d’un parc de production électronucléaire de 58 réacteurs, d’une capacité totale de 63,1 gigawatts.
En Allemagne, les énergéticiens favorisés par de telles mesures doivent en contrepartie verser une taxe de 2,3 milliards d’euros annuels, durant six ans, souligne «Le Figaro», qui précise qu’une telle solution n’est pas envisagée en France. A.T.»
L’analyse rapide de cette longue brève est assez juteuse
D’abord, vous l’aurez remarqué, c’est l’ASN qui prend la décision. Une «Autorité» est certes faite pour autoriser ou interdire. C’est donc son droit mais cette autorisation là n’est tout de même pas banale. L’ASN n’étant pas une institution issue du suffrage des citoyens, on a peine à accepter de la voir prendre de telles décisions qui nous engage à ce point. En outre, elle engage notre avenir collectif au sens mondial du terme, à l’insu de 99,9% des citoyens Français. Ne parlons même pas des nigériens par exemple. Une décision qui pour certains aurait normalement du faire l’objet d’une consultation démocratique préalable du type référendaire : faut-il prolonger la durée d’exploitation des centrales nucléaires ? Oui - Non ? Plus jamais ? Pour une durée unique de 10 ans maximum ? Pour une durée unique de 60 ans maximum ?
Que nous laisse à penser d'autre cet article ?
- que les difficultés que rencontre la construction de l’EPR en Finlande (Areva) comme dans La Manche (EDF) a sans doute un effet sur la décision de prendre le risque d’allonger le temps d’exploitation de réacteurs pourtant conçus pour fonctionner durant une période de 30 ans. Une question simple en découle : quelle est la raison qui motive une telle décision et remet en cause des principes de sécurité essentiels concernant l’industrie la plus immédiatement dangereuse ?
- que l’on mesure sans aucun doute et de plus en plus les difficultés comme
le coût réel du démantèlement des centrales, ce qui laisse à penser que l’on
préfère refiler la patate radioactive à nos enfants et réinvestir pour
prolonger l’exploitation des vieux réacteurs plutôt que de les arrêter; les
deux risques de l’investissement et de l’exploitation pour le maintien de vieux
réacteurs plutôt que dans le lancement d’une campagne de renouvellement optant
pour un EPR couteux et riche d’incertitudes, apparemment valent bien mieux que
les risques et le coût de leur démantèlement.
En réalité, on va pouvoir faire de gros chiffres d’affaire. Pendant qu’on exploite, on vend de l’électricité et ça rapporte tandis que le démantèlement ne rapporte rien et surtout coûte bonbon et même bien plus encore ! C’est le prix à payer pour un risque accru d’accident nucléaire. Qui a oublié Tchernobyl ? - que la promesse d’une sortie du nucléaire sur 20 ou 30 ans ne semble pas valoir très chère de nos jours puisqu’en transformant une promesse électorale en un mensonge d’Etat, là aussi, on permet de faire de très gros sous. On fait référence ici à la politique de notre voisin germain. 20 ou 30 ans est aussi une durée suffisamment longue pour permettre, après un de ces inévitables changements de majorité gouvernementale qui rythment la démocratie d’alternance, de reconsidérer totalement l’engagement pris de renoncer progressivement à la production éléctronucléaire. Mme Merkel nous en fait ici la démonstration la plus éloquente.
Bien sûr, la France ne s’est jamais engagée à sortir du nucléaire. Bien au contraire et ce malgré les trop rares sondages et l’empêchement systématique de tout référendum sur la question depuis 40 ans. N'est ce pas étrange que l'on n'ait jamais été consulté spécifiquement sur cette question ? Pourtant tout le monde ici veut tourner cette page industrielle vraiment dangereuse… sauf «l’Etat nucléaire» fait pour l’essentiel de diplômés de Polytechnique (X-mines) et pour beaucoup, encore maintenant, appuyé par la CGT-énergie. Une majorité de concitoyens est prête à y renoncer mais ça ne suffit pas, le peuple ne fait pas le poids.
Jusqu’ici d’ailleurs, aucun candidat à «La Présidentielle» en position de l’emporter n’a jamais pris le moindre risque de braver cet «Etat nucléaire français» qui fait à peu près ce qu’il veut depuis quarante ans : «Les gouvernements passent, le nucléaire reste… mon cher».
Cependant, alors que nous sommes témoins d’une agitation pré-présidentielle étonnante à 16 mois du premier tour, on voit déjà poindre les premiers boutons des promesses électorales qui fleuriront peu avant le printemps 2012 (le premier tour est prévu en avril).
Elle devront cette fois tout faire pour séduire un électorat de plus en plus rétif, saoulé par trop de promesses non tenues et découragés par tant d’incuries et de procédures mensongères d’une gouvernance anti-démocratique. Des promesses au nombre desquelles on devrait voir apparaître à nouveau le renoncement au nucléaire… et pas seulement chez «Europe Ecologie - Les Verts» (à vos souhaits !).
«Qu’il s’en aille tous ! (Vite, la révolution citoyenne)»
c'est ce livre
programmatique (114 pages, 10 euros) de Jean-Luc Mélenchon qui fait la joie des
libraires, de son éditeur (Flammarion) et on le devine, de ses lecteurs qui
colportent la bonne nouvelle. Il se vend encore ces jours-ci à peu près comme
des petits pains [Edistat]. Au grand dam,
semble t-il, de ses ex-camarades du PS qui comme Mme «Lebranchu
met en garde contre Mélenchon» sans toutefois en préciser les raisons. On
aura même pu remarquer en trainant dans les kiosques que le livre du candidat
Montebourg («Des idées et des rêves»… lui aussi chez Flammarion mais 340 pages
pour 20 euros) n’arrivait pas à faire surface sous le poids de la demande du
livre de son désormais concurrent.
Nous avons lu le livre fait de «bruits et de fureurs». Nous avons aussi eu l’occasion d’évoquer rapidement le sujet avec son auteur. Et nous relevons ceci : ce n’est sans doute pas un hasard si le chapitre IV (LA PLANIFICATION ECOLOGIQUE) se termine par trois pages sous le titre «Sortir du nucléaire» et enchaîne sur un chapitre V (FAIRE UNE AUTRE PAIX) où il sera question de «Désarmer».
Tout le monde sait en effet, que sans le nucléaire civile, point de dissuasion nucléaire sur laquelle repose toutes les politiques stratégiques pour ne pas dire néo-colonisatrices ou même va-t-en-guerre de la France : sans le nucléaire nous ne serions pas représenté au Conseil de sécurité de l’ONU. C’est d’ailleurs pour une part non négligeable que l’abonné d’EDF finance aussi la bombe, le sait-on assez ?
Là aussi, l’auteur évalue de 20 à 30 ans non pas la période nécessaire pour sortir du nucléaire mais pour une «mise en place des énergies alternatives» au nombre desquels, il cite souvent la géothermie, profonde et les autres.
20 à 30 ans, c’est la durée qu’affichent tout ceux qui proposent (scénario Négawatt par exemple) ou même s’engagent (Les verts français ou allemands) à sortir du nucléaire à la veille de l’élection. Mais si demain le fonctionnement d’un ou de plusieurs des 58 réacteurs répartis sur toute la France (19 centrales) venait à défaillir sous les inondations ou après des secousses sismiques ?
En revanche, en cherchant bien, on s’aperçoit que l’on pourrait raccourcir sérieusement la période de transition. On parvient en effet à trouver des argumentaires selon lesquels il n’est pas besoin de 20 ou 30 ans mais de bien plus brefs délais pour parvenir à rompre avec l’exploitation électronucléaire compte tenu de son extrême dangerosité, de ses pollutions diffuses et mal maîtrisées. Jean-Luc Mélenchon en connaît la source. C’est elle d’ailleurs qui, selon ses propres dires, lui a ouvert les yeux sur les risques réellement encourus avec le nucléaire en général et avec la centrale la plus proche de Paris en particulier.
Ce n’est pas l’auteur qui y fait référence mais l’homme politique qui évoque «les gens de STOP NOGENT» quand on s’entretient du problème avec lui. Pour ce que nous en savons, cette association de militants anti-nucléaires riverains de la centrale de Nogent sur Seine ont bien une position différente, alternative même, une position qui d’ailleurs reste minoritaire au sein du Réseau Sortir du Nucléaire regroupant plus de 700 associations.
Prenons le risque de la résumer. La filière nucléaire est trop dangereuse pour que l’on tarde à cesser toutes ses activités. Il faut 18 mois pour arrêter complètement l’activité d’un réacteur. Pour leur entretien, on en arrête plusieurs par an. Si l’on générait toute l’électricité que nous consommons actuellement en mettant les autres centrales que nous détenons à contribution - quelles soient conventionnelles à chaudières, à turbine à gaz ou à cycle combiné, nous émettrions 4 ou 5% de CO2 en plus. C'est toujours trop mais c'est étonnamment peu. Moins voire rien de plus si nous réduisions nos gaspillages énergétiques. Les gisements ne manquent pas.
En effet, il s’agit d’un «grand défis» (p104). Qui pourrait nier nos addictions énergétiques ? «Il faut en sortir» car «ce qui n’est pas rationnel, c’est de vouloir continuer. Il n’est pas vrai que ce soit impossible !» (...) «Progressivement et méthodiquement» (p105) bien sûr.
Mais pourquoi en 20 à 30 ans ?
Pourquoi préférer ainsi le risque du dilatoire et même à nouveau, comme les
autres, celui de la séduction inutile pour ne pas dire la tromperie électorale
qui viserait à gagner du temps pour garder au chaud les amis du PCF et de la
CGT-énergie et donner une chance donc beaucoup d’argent notamment pour le
développement des technologies dites de surgénération (génération IV) ? Ne
peut-on pas trouver moyen de rassurer le Parti et le syndicat notamment sur la
question des emplois ? Pourquoi à cet instant oublie t-on les milliers de
likvidatory (liquidateurs) qui ont donné leur santé et souvent leur vie pour
palier au mieux aux conséquences de la fusion du réacteur n°4 de Tchernobyl ?
Pourquoi fait-on comme si
Les irradiés de la patrie républicaine n'était qu'un roman ou de la
vieille histoire. Comment peut-on rayer de nos mémoires les 80 000 hibakushas
d’Hiroshima tués le 6 août 1945 à 8 h 15 par la bombe Little Boy et les 70 000
de Nagasaki victimes le 9 août 1945 de l'immonde Fat Man ?
Faire une autre Paix… comment ?
Prolongeons avec le chapitre V du livre en commençant par rapporter un élément de notre entretien avec l’auteur.
- Vous prendriez unilatéralement la décision du désarmement, vous ? lance
Jean-Luc Mélenchon.
- Pourquoi pas ?
- Ah ?
- La décision de sortir du nucléaire civile n’est-elle pas une décision
souveraine que la «patrie républicaine» après référendum pourrait prendre, une
décision qui doit respecter ses plus proches alliés mais... unilatérale,
certainement ! Par ailleurs, n’avons-nous pas déjà dit que le nucléaire
militaire était fortement arrimé au nucléaire civile, tous deux marqués du
sceau de la même extrême et complexe dangerosité ? En outre, n'éludons plus le
déni de démocratie permanent sur lequel l'ordre nucléaire est établi. En
conséquence, rompre résolument avec l’électricité nucléaire devrait avoir
autant d’incidence sur les équipements civils que militaires, non ? Et quelles
économies cela ferait au moment où le surendettement de l'Etat coure comme
gagne la gangrène !
Il serait faux de dire que l’alternative au nucléaire est compliquée. Il ne serait pas moins faux de dire que la décision est facile à prendre mais laisser le peuple une fois éclairé prendre sa décision et en assumer les conséquences, ne serait ce pas une réelle alternative ?
Mais voilà, comme le dit l’auteur lui-même (p112), «Pour commencer, la pensée dominante fait comme si l’Europe était vouée à la tranquillité. Les siècles de guerres qui l’ont déchirée dans le passé auraient servi de leçon. Quel angélisme ! L’absence de guerre depuis le 8 mai 1945 est même attribuée à l’existence de l’Union européenne. Propagande ! C’est la guerre froide, et «l’équilibre de la terreur», comme on disait alors, qui a stabilisé le Vieux Continent.».
La guerre froide, «l’équilibre de la terreur», ne sont-ils pas intimement liés à la force de dissuasion nucléaire ?
Du doute à la confrontation
C’est à ce moment que le doute s’immisce dans l’esprit du lecteur. D’autant plus quand il termine la lecture du chapitre définissant ce que «Désarmer» doit être selon l'auteur (p130-131) :
«Nous sommes une des cinq puissances nucléaires officielles du monde (…) La
France parle toujours fort même quand elle chuchote. Elle peut jouer un rôle
d’entraînement pour la paix (…) Cela commence par (…) avoir une politique
indépendante à leur sujet (…) Le désarmement nucléaire mondial est un impératif
catégorique.
Il est d’autant plus jouable qu’il est réaliste. [Mais] On ne
commencera pas par désarmer unilatéralement la France. On doit exiger que
désarment sérieusement ceux qui sont en état de faire disparaître plusieurs
fois ce monde : les États-Unis et la Russie.»
À cet instant, la politique prend les aspects les moins enviables. On sent venir l'argument de la responsabilité, de la continuité des politiques d'Etat, que sais-je encore ? Est ce la loi du genre ? Sommes-nous encore, vraiment, au service de l'intérêt général ? Quoiqu'il en soit, on a envie de débattre, de confronter les idées et les argumentaires, on a envie d'y voir plus clair.
D’abord, comment établir «une politique indépendante» (p130) fondée sur «l’équilibre de la terreur» (p112) donc sur la dissuasion nucléaire dans la croyance (on la sait fausse) que «l’indépendance énergétique serait garantie pour toujours» avec le nucléaire.
La preuve !... Justement non, «Pas avec le nucléaire !» réplique Jean-Luc Mélenchon. «On nous rabâche tout le temps l’inverse. Mais on tait que le nucléaire dépend entièrement d’un combustible rare, l’uranium.». Et de parachever la démonstration : «La France n’a plus un seul gramme d’uranium dans son sol» (p106).
En conséquence où se trouve la cohérence entre une politique générale qui se
veut indépendante et, depuis 2001 date à laquelle on n’a plus extrait un gramme
d’uranium du sous-sol de France, l’impossibilité d’une politique énergétique
indépendante sur laquelle se fonde la politique générale ? Comment fait-on une
politique indépendante fondée sur le nucléaire quand on n’a plus un gramme
d’uranium chez soi, à soi ?
Et, compte tenu de l'allure déplétioniste que prennent inéluctablement toutes
les courbes de fourniture en énergie fossile et fissile, pourquoi
l'indépendance ne viendrait pas plutôt d'un sérieux processus de
désaccoutumance. Nous n'avons pas de pétrole, notre gisement de gaz de Lacq est
épuisé, nous n'avons plus une once d'uranium. En conséquence, soit nous voulons
notre indépendance et il faudra tordre le coup de nos addictions faciles aux
énergies fossiles, soit nous transigeons avec nos aspirations à l'indépendance
pour mieux nous mettre nous-mêmes les menottes énergétiques.
En revanche, on voit plus clairement apparaître une cohérence ailleurs, entre une sortie progressive et méthodique du nucléaire civil étalée sur une période de 20 à 30 ans et l’exigence d’obtenir des États-Unis et de la Russie qu’ils désarment sérieusement avant que la France n’entame elle-même son propre désarmement. On voudrait donner du temps au temps qu'on ne s'y prendrait pas autrement. Mais l'état de nos centrales et la nécessaire refonte de nos politiques énergétiques nous en laissent-elles vraiment autant que ça ?
L'autre paix, avec ou sans nucléaire ?
À la lecture du chapitre V, on voit que «Faire une autre paix» est dominé d’emblée par l’idée impérieuse de se donner les moyens de protéger les arrières d’une «révolution citoyenne» qui «ne laissera pas le monde indifférent». L’instant, cet avant-dernier chapitre, prend pied dès la première phrase dans une gravité qui sied tout à fait au sujet qu’il va devoir porter : «La contagion pourrait inquiéter. Inutile de rêver : il n’y a pas de citoyenneté dans le cadre national si nous devons être contrôlés ou dépendants dans l’arène mondiale.».
Cette inquiétude est légitime bien qu'un peu cousue de fil blanc. Elle est normale et ne pas avoir cette préoccupation serait en retour tout à fait dangereux, irresponsable. Elle est normale car le volumineux registre des ruptures désormais nécessaires que l'auteur annonce dans ce livre, affiche un désir d'auto-détermination qui fera rêver certains et produira des cauchemars chez quelques autres : ceux qui font et mènent ici et ailleurs la gouvernance globale risquent en effet de ne pas être tendres.
Mais cette «autre paix» est-elle plus probablement «autre» parce qu’elle en passera par le maintien (pour combien de temps encore ?) dangereux et dispendieux de l’épée de Damocles que constitue le nucléaire français au-dessus de toutes les têtes (et pas seulement celles des autres) ou, c'est parce que nous la voulons sans les dangers du nucléaire… qu’elle est à même de devenir véritablement une «autre paix»?
Notes :
[1] http://fr.wikipedia.org/wiki/Eurodif
[2]«Le prix
d'un kilo d'uranium est passé de 18 dollars en 2000 à 360 dollars en juin
2007 »
Source : La Décroissance - Page 10 - n°46 - Février 2008 - Pannes sèches
pour les centrales ?
[3]
http://energie.edf.com/nucleaire/carte-des-centrales-nucleaires/centrale-nucleaire-du-tricastin/vie-de-la-centrale-45975.html&open=2
http://www.irsn.fr/FR/Actualites_presse/Actualites/Pages/20101203_Poursuite-exploitation-reacteur-tricastin-1.aspx
Autres :